AU BATTEMENT DE NOS YEUX CLAIRS

Donatien LEROY, écrit pour sa revue en ligne Battements de Loire, et me questionne sur mon travail.

"Bienvenue dans l’antichambre de Tiphaine Populu. Ici, pas de mots, juste ce temps pour regarder intensément son travail. L’éprouver. Le trouver. Le rencontrer. Je raconterai ensuite, dans une autre publication, un peu d’elle, de son travail, de cette rencontre. Mais chut ! Ouvrez les yeux !" (extrait du première article, La Captive aux yeux clairs #1)

Battements de Loire, un autre regard sur la Touraine

La Captive aux yeux clairs

Les autres jours, Tiphaine pose elle-même sur ses propres créations. « Les gens ont du mal à intégrer le fait que je sois sur les photographies et que je n’ai pas d’assistant. C’est ma ficelle, mon assistant. » Une longue ficelle accrochée là à sa cheville et là au bouchon qui recouvre l’objectif. Aujourd’hui, Tiphaine retire ce bouchon avec sa propre main et lance le chronomètre.

« Généralement, je sais comment je la veux l’image, je prends alors position, je tire sur la ficelle et le bouchon tombe par terre. Je décompte alors le temps dans ma tête, mais parfois j’ai des absences.  Le résultat est toujours plein de surprises. Il y a tellement d’étapes où il faut être attentif à tout, il faut vraiment prendre soin de l’image. »

Mes yeux clignent de plus en plus, quand Tiphaine repose le bouchon sur l’objectif et m’autorise enfin à respirer. [...]

Tiphaine dépose alors la plaque de verre dans un bac rempli de fixateur. « Tu vas voir dans quelques secondes. » Et, effectivement, et comme par magie, des ombres commencent à surgir et j’ai presque trop peur alors de trop ressembler au bon vieux Winston.

Tiphaine suit ensuite un double cursus universitaire en Lettres et en Histoire de L’Art. « Ici, à Tours, aucun cours sur la photographie n’était donné. Un prof me dit un jour : « C’est pas vraiment un art la photo. » Moi qui pensais que mon père était un artiste ! » Elle devient ensuite professeure de Français, « parce que l’art n’est pas un métier », disait-on. Ou dit-on encore.

Le visage apparaît. Les formes et les ombres se dessinent. « Même la boucle d’oreille ! », se réjouit Tiphaine. Je ne me souvenais même plus en porter une.

Tiphaine le regarde aussi, mais Tiphaine est plutôt virevoltante, et sacrément bavarde. J’imagine qu’elle a déjà réfléchi à tout ça, pendant ses longues heures de travail, laborieuses et solitaires. « J’ai l’impression de composer l’image plus comme un peintre que comme un photographe. Je compose avec des lignes de force, avec des masses, l’objet n’a pas une fonction, mais une forme, il rendra une masse sombre ou une masse claire. »

Je me dis alors, sans lui dire, et peut-être que je me trompe, qu’aux yeux de Tiphaine tout est peut-être mal foutu, mais que rien n’échappe à la beauté. La beauté mal foutue, à contre-courant de ce qu’on nous donne à voir, de ce qu’on essaie de nous faire voir. « En numérique, je photographiais à travers des vitres sur lesquelles je mettais tout un tas de truc. Le numérique était trop lisse, ça ne me convenait pas. Une réalité altérée, cela correspond plus à la manière dont je vis les choses et les réfléchit. Mes crises d’épilepsie, c’est ma réalité, et dans les prises de vue numériques, elle n’était pas là. »

Elle sourit. «  Je crois que je suis une fille invivable, déjà parce que j’ai investi tout le salon. Tout ça prend énormément de place, dans le quotidien, les conversations aussi sont propices aux images qui vont naître. Je peux être très présente, comme je peux m’absenter d’une minute à l’autre. »

Tiphaine évoque encore son achat d’un camion de pompier qu’elle souhaite aménager sans doute pour prendre un peu l’air avec un ambrotype à taille humaine. Pour le transporter, un brancard fera bien l’affaire. On se demande bien pourquoi on s’embarrasse d’objets toujours plus minuscules de nos jours.

Quatre heures ont passé. Le temps aussi, très vite. Il y a quelque chose qui navigue entre patience et urgence chez Tiphaine. Mais il y a aussi ce regard bouleversant, qui tantôt se brouille d’émotions et tantôt se remplit de rires, ce regard qu’un jour un professeur n’avait pu soutenir. Il avait lancé alors à la jeune fille : « Populu, sortez d’ici ! »

Un regard assurément. Sur elle et qui se porte sur nous. Il ne nous reste guère d’autre alternative, devant ses œuvres, qu’à détourner le regard ou plonger dedans. Au risque, brutalement, d’y retrouver quelque chose que nous avions, en route, renoncé à chercher.

Mais pourquoi renoncer ?"

Un article de Donatien LEROY dans Battements de Loire, magazine en ligne

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